La triple dimension de la vie humaine
juillet 2026
Trois mots grecs pour désigner la vie
Les mots nous permettent d’explorer le réel, de le comprendre. Cela va même jusqu’à pouvoir le façonner. Par exemple, « charge mentale » « burn out » sont des mots, des expressions récents qui guident notre manière de comprendre ce qui nous arrive, ainsi que la manière de pouvoir y réagir. Alors qu’elle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai découvert que les Grecs ont trois mots pour la vie. S’ouvrir à ces trois mots peut élargir notre perception francophone « rétrécie » du mystère de la vie avec notre mot unique.
1. Le mot βίος (bios) désigne la vie dans son aspect concret et biologique : la manière de vivre, l’existence d’une personne, son mode de vie ou sa durée de vie. La vie qui se maintient parce que nous mangeons, buvons, dormons… C’est de ce mot que viennent des termes comme « biologie » ou « biographie ». C’est la vie repérable, contrôlable, prévisible.
2. le mot ψυχή (psychê) signifie d’abord le souffle vital, l’âme, la personnalité, la vie intérieure. Selon les contextes, il peut désigner la vie individuelle, l’âme ou le siège des sentiments et de la conscience. Ce mot est à l’origine du terme « psychologie ». Plus largement ce souffle vital c’est aussi la croissance des plantes, la floraison, l’expression artistique. C’est tout ce qui porte comme un dépassement dans la manière d’être, elle porte aussi une dimension de particularisation, le style.
3. le mot ζωή (zôê / zoé) désigne, quant à lui, la vie en tant que principe vital, la vie elle-même, le fait d’être vivant. Dans le contexte philosophique et religieux, notamment dans le Nouveau Testament, ce terme évoque la vie spirituelle. La zoé, c’est la vie de tous les êtres, la vie entre les êtres, la vie de Dieu.
Il y a comme une circulation entre les trois mots dans un sens comme dans l’autre. De la bios en passant par la psyché nous pouvons accéder à la zoé. Le cheminement vers la zoe peut demander à renoncer aux formes précédentes « qui aime sa vie (psyche) la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle (zoe) » Jn 12 25 dit l’évangile. Je ne puis entrer dans la zoe si je n’abandonne pas une manière exclusive de vivre ma psyche, centrée sur moi… Dans l’autre sens, la zoé se répand jusqu’à la modeste bios, s’incarnant toujours plus concrètement. L’enjeu, cette fois-ci, c’est de s’incarner tout en restant ouvert aux autres formes.
Dès lors, la vie dans ses différentes dimensions, grâce à l’espace de sens construit par ces trois mots, apparait comme essentiellement un chemin d’ouverture, de tensions, d’équilibre, de relations. Cette approche peut dès lors interroger notre société qui développe, de plus en plus, sa propre perception de la vie à partir d’une approche clinique, biologique, opératoire, réductrice, manquant la valeur des autres dimensions de la vie, telles qu’elles peuvent être reconnues dans d’autres cultures.
Alors protéger la vie : oui. Et protéger toutes ses dimensions, en prenant appui sur la culture et le vocabulaire d’autres peuples. D’autant qu’en plus des grecs, j’ai découvert que beaucoup de langues camerounaises ont souvent trois à cinq mots pour désigner la Vie. Ne devons-nous pas d’abord reconnaître que la vie est mystère ? Éprouver combien les mots, s’ils aident bien souvent à ouvrir notre perception des choses, peuvent également restreindre ce qui se donne à nous.
Jean Luc Fabre SJ, Directeur National du Réseau de Prière du Pape France

