L’argent au service des plus pauvres
novembre 2026

Bon serviteur et mauvais maître
Responsable d’une association de soutien aux plus démunis ¹, à Lyon, « Notre Dame des Sans Abri », je vois au quotidien les utilisations et contradictions de notre rapport à l’argent.
Je suis très touché quand les personnes privées d’emploi, voire de droit au travail, parfois de logement, évoquent avec beaucoup de dignité leurs besoins et avec beaucoup de pudeur les solutions qu’ils imaginent pour eux. Privés d’argent, ils ne souhaitent que dignité, solutions pas trop coûteuses… et surtout elles demandent la plus grande richesse, l’échange.
Elles sont amenées à participer, chacune à hauteur de leurs ressources, donc parfois symboliquement, à financer en partie ce dont elles bénéficient : hébergement, vestiaire d’urgence, accueil de jour, avec un soutien administratif mais aussi moral, … L’argent ne doit pas aller dans un seul sens, afin d’être respectueux pour ne pas imposer celui qui donne. Donner sans participation, ce serait sans doute retirer la dignité de celui qui reçoit.
Je suis touché par l’attention des personnes en charge de la gestion, de l’organisation : l’argent qui nous est confié doit vraiment aller aux plus démunis. Un suivi attentif et précis, signe de l’attention aux plus petits. Les moyens sont limités, l’argent est une source précieuse qui se tarit vite…
Je rencontre souvent des mécènes, des donateurs, qui ont fait le choix de donner l’argent pour les plus démunis. Des échanges naissent, des projets les intéressent. Je vois que l’argent peut être un bon serviteur, qu’une générosité libre est belle et bonne, utile et efficace ; surtout si elle peut s’accompagner d’une relation humaine, d’un sens donné au don. Elle peut s’accompagner, parfois, de rencontres avec les plus fragiles.
La richesse peut ouvrir le cœur, être un ferment de dignité.
Car c’est de la dignité de notre société toute entière dont il s’agit : porter attention aux plus pauvres, pour eux mais aussi avec eux, selon leurs désirs, est un signe nécessaire de la fraternité. Devise républicaine, valeur évangélique, la fraternité vit des temps difficiles.
Mais parfois, je vois aussi que sous la pression politique, les financeurs limitent fortement, réduisent le budget de la fraternité dans notre pays. Freins aux flux d’hospitalité et de migration avec le pacte européen d’immigration juste entré en vigueur, avec les enjeux politiques – y compris des élections à venir – rejet de l’autre et principalement de l’étranger, du pauvre ; bureaucratisation des subventions qui ont pour effet d’oublier la mission de l’État d’héberger tous les sans-abri ; cette bureaucratisation a pour effet de chercher à voir les «flux » plus que les personnes, les coûts plus que les réussites et sorties positives, les budgets réversibles plus que le suivi et l’amélioration de l’accompagnement, de perdre de vue le but essentiel, et surtout de retarder trop souvent les réponses favorables à des droits. La richesse peut devenir un pouvoir et fermer le cœur…
Porter un regard juste sur l’équilibre entre gestion et attention aux personnes est une de mes missions, et cela nécessite d’avancer comme sur un « chemin de crête » dans lequel je trouve des joies mais aussi parfois des découragements, s’il y a gaspillage … Cela passe aussi par un équilibre de salaires justes, ce qui est très difficile dans le monde du travail social, dévalorisé en France.
La précarité, nous le savons, a une fin. L’engagement de l’association nous amène à un plaidoyer qui propose des dépenses de solidarité que nous estimons utiles à notre société : pour les personnes âgées en souffrance psychique, pour l’accompagnement des migrants qui veulent s’intégrer, pour aller mieux vers l’emploi … et même à proposer des ressources pour la société toute entière en améliorant le droit à l’emploi. Les manques appellent à plus de fraternité…
Finalement cette écoute des besoins des personnes m’invite moi aussi à partager (même si j’accumule encore trop !) ; il faut reconnaître que c’est un partage modeste, mais j’essaie de le faire avec le cœur, de reconnaître que tout est don ; cela m’invite aussi à vivre librement une certaine sobriété, même si elle n’est pas contrainte. Cette expérience change le regard …
Prions pour un bon usage de la richesse afin que, ne cédant pas à la tentation de l’égoïsme, elle soit toujours au service du bien commun et de la solidarité avec les plus démunis.
Amaury DEWAVRIN, Lyon
¹ Le Foyer Notre-Dame des Sans-abris
