L’eau potable : un privilège et un coût

septembre 2026


Ma première véritable expérience professionnelle a été « ouvrier dans une station d’épuration ».
Un stage de quelques mois, requis pour continuer mes études d’ingénieur. Je ne saurais pas vraiment dire aujourd’hui pourquoi j’avais souhaité travailler sur un site de traitement des eaux usées.

Quand on arrive sur le site d’une station d’épuration, on est d’abord frappé par l’odeur. Je me souviens le matin du premier jour, avoir été pris à la gorge par cette odeur lourde et crasseuse. Tellement épaisse que j’avais presque l’impression de la sentir se poser sur mes vêtements ou sur ma peau, s’accrocher à ma barbe et mes cheveux.

A l’intérieur des bâtiments de la station, l’odeur est accompagnée par une chaleur moite. La chaleur des machines qui bourdonnent nuit et jour, mêlée à l’humidité tiède des bassins que traversent les eaux usées pour être traitées. C’est étouffant.

J’ai été surpris de voir à quel point on peut vite s’y habituer. En quelques heures on ne fait plus attention ni au bruit des machines, ni à la moiteur de l’air, ni même à l’odeur. Le corps s’acclimate et toutes ces sensations, si intenses le premier matin, et elles se dissipent au cours de la journée. Chaque jour, j’avais l’impression de m’y habituer plus vite que la veille. Cela reste des conditions de travail très dures, un poids constant qui pèse sur les travailleurs, mais ces conditions passent en « arrière plan » et petit à petit, on n’y prête plus consciemment attention.

Je me suis habitué à l’odeur, mais je ne me suis par contre jamais habitué aux quantités. Ces volumes gigantesques d’eaux souillées qui arrivent chaque jour à la station. Je savais que les français consomment beaucoup d’eau par personne, mais c’est tout à fait autre chose de voir les volumes concrets que cela peut représenter.

Cela me travaillait énormément. Les images des bassins et des piscines de traitement me revenaient souvent en mémoire, même plusieurs mois après la fin du stage. Pourquoi ces quantités étaient-elles tellement un choc ? Il y avait un décalage trop grand entre ce que j’avais vu,  ces immenses quantités d’eaux usées, et ce que je vivais, un mode de vie normal qui ne me semblait pas utiliser beaucoup d’eau …

L’eau qu’on utilise, on ne la voit pas. Quand je lance une machine à laver ou un lave-vaisselle, je ne vois jamais la quantité d’eau utilisée et salie. Tout se passe dans la machine. Et quand je vois l’eau passer devant mes yeux, sortant du robinet, de la douche, de la chasse d’eau, je n’ai jamais l’opportunité de voir le volume total que j’utilise.

L’eau pure m’est donnée sans vraiment d’effort, je n’ai qu’à appuyer sur un bouton ou tourner une vis. Sitôt que j’en ai fait usage, elle disparaît, retirée de ma vue, rendue invisible souvent, sans que j’ai pu me rendre compte de l’avoir salie. L’eau pure m’est donnée sans effort. Je peux l’utiliser presque sans m’en rendre compte, et sans avoir à percevoir les conséquences de mes usages.

Travailler en station d’épuration m’a fait sentir que ce que je considérais comme « banal » ne l’était pas du tout et c’est devenu un réel lieu de prière quotidien :

  • Une action de grâce de pouvoir bénéficier si facilement des merveilles de la Création et de l’ingéniosité humaine
  • Un désir de conversion pour rentrer dans un respect plus profond de la Création qui m’est donnée
  • Une intercession pour ceux qui n’en bénéficient pas et pour ceux qui travaillent durement afin que je puisse en bénéficier.

Etienne de Forges, s.j

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